Le Clézio : un écrivain sans frontières
Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui en juin 2008 s'est vu récompensé par le prix littéraire suédois Stig Dagerman, recevra le prix Nobel de Littérature le 10 décembre 2008 à Stockholm. La littérature de langue française rayonne ainsi en la personnalité d'un écrivain solitaire, qui depuis 1963, date de parution de son premier roman, Le Procès-verbal, n'a cessé d'être le témoin du monde.
Tout intellectuel devrait incarner cette conscience exigeante. « Le véritable artiste, celui qui sent vraiment son époque, qui vibre avec elle, qui en invente tous les défauts et toutes les vérités, est celui qui ne capitule jamais devant le réel », écrivait-il dans L’Extase matérielle. Mais J.-M. G. Le Clézio n'est pas un témoin passif, à la recherche de sujets de fictions. Du livre inaugural à Ritournelle de la faim, le plus récent, son œuvre exprime une révolte qui, distincte du militantisme politique, privilégie l’émotion.
Ses voyages et immersions dans d’autres cultures procèdent moins d’un désir de fuir la société occidentale, comme on l’a trop souvent dit, que de ce que lui-même désigne comme « l’impérieuse nécessité d’entendre d’autres voix ». Car ce qui se passe « ailleurs » ressemble parfois à ce qui se passe ici, et fait partie de notre histoire. L’œuvre de rupture est aussi œuvre d’ouverture.
J.-M. G. Le Clézio parcourt des territoires déchirés par la misère, la pauvreté, la guerre, l'ignorance. Il va au plus près de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, de ces vieillards, attentif à leur dignité et à leur richesse intérieure inestimable, à l’écoute de leur enseignement. Ce sont des voyages initiatiques qui n’ont rien de commun avec l’exotisme. Écrivain passeur, il décrit des visages simples et anonymes et leur restitue la part de magie inhérente à l'existence humaine, que la société de consommation, qu'il dénonce, tend à faire disparaître. À l’écoute de la magie de leurs langues et légendes, des bruissements du monde, Le Clézio nous restitue un patrimoine que les sociétés dominantes ignorent. Il est fort à propos que La Fête chantée nous rappelle la parole prophétique du chef indien Seattle qui déclarait en 1855 : « continuez à souiller votre lit, et, une belle nuit, vous finirez par étouffer sous vos déchets ».
Il serait dommage aussi de ne retenir que l'image du rêveur nostalgique de ses origines familiales, car jamais Le Clézio ne sépare l’histoire individuelle de l’Histoire collective. Ainsi de Désert, de Révolutions ou de Ritournelle de la faim qui replace la ruine familiale dans le contexte de la montée des fascismes et des violences de la Seconde Guerre mondiale : rafle du Vel d’hiv, occupation de Nice. Il tourne également notre attention vers les aubes des peuples oubliés sur les continents américain, océanien ou africain.
Depuis 1963, il révèle avec cette voix qui lui est propre, les injustices, la condition des femmes opprimées : il est l'un des rares écrivains à témoigner de l'angoisse de ces femmes vouées à la prostitution, à l'abandon, à la misère, femmes tourmentées aux maternités avortées, aux corps violés. Il témoigne du drame des enfants exploités (Ourania), de ces adolescences blessées, exposées à la violence ; il dénonce la tyrannie des apparences trompeuses de nos villes.
C'est sans doute en raison de cette écriture de la révolte que J.-M. G. Le Clézio reçoit le Prix Nobel de littérature en 2008. L'écrivain qui aime tant raconter des histoires est aujourd'hui hautement récompensé pour avoir choisi les chemins de l’humilité, de la pudeur, de la méditation. Car écrire relève d’une attitude spirituelle, qui se mène à l'écart de l’agitation mondaine, à la rencontre de soi et des autres.
Poète de la beauté des mers et des déserts, mais aussi des bruits et des lumières de la ville, J.-M. G. Le Clézio a choisi d'être conscient dans le monde. La littérature est le fil rouge qui lui a permis de s’aventurer parfois « de l’autre côté » afin de donner à voir au lecteur ce qui n'est pas forcément visible. Voir, regarder, écrire, ce sont des actes accomplis dans le dénuement pour se révolter et rompre les certitudes.
Prendre en compte le point de vue des délaissés, des ruinés ou des déclassés, n’est ni « naïf » ni « politiquement correct » : c’est faire acte de lucidité devant l’urgence. « L'écrivain n’est pas au service de ceux qui font l’histoire, mais de ceux qui la subissent », écrivait Camus dans son discours de Suède. Le Clézio écrit pour ceux qui ne peuvent faire entendre leur voix, soit qu’ils sont exclus de l’histoire et de la richesse économique, soit qu’ils se trouvent « du mauvais côté du langage ». Comme Sartre, Le Clézio dit pour nous « les mots qu’il faut ». Dans la lignée de ces écrivains nobélisés qu’il admire, il nous engage à briser les miroirs illusoires que continue de multiplier notre société de l’avoir. Essayiste, il nous met en garde contre notre aveuglement et rappelle, à l’instar d’Édouard Glissant, la richesse de la confrontation des cultures, des sensibilités, des imaginaires. La littérature se dote alors de ce « pouvoir redoutable » dont parle Stig Dagerman, qui est d’opposer « la force [des] mots à celle du monde » et de contribuer à « batî[r] la liberté ».
Marina Salles, Chantal Vieuille, Isabelle Roussel-Gillet.
Marina Salles est docteur ès lettres, auteur d'études sur Le Clézio (PUR, L'Harmattan). Chantal Vieuille est docteur ès lettres et éditrice de la revue Les Cahiers J.-M. G. Le Clézio publiée par les Editions Complicités. Isabelle Roussel-Gillet est maître de conférences de littérature et a dirigé une revue (Cahiers Robinson n°23) consacrée à Le Clézio.




pad
Inviter en tant qu'auteur
article très moyen et incomplet
Je trouve que cet article est très imcomplet : il a une approche thématique (un peu) et biographique (surtout) et fait l'impasse sur pas mal de choses ne privilégiant qu'une seule approche de l'oeuvre de Le Clézio. En particulier, rien sur le style de Le Clézio, et rien sur l'évolution de son oeuvre pourtant très importante (aussi déroutante pour le lecteur qui passerait des GEANTS à Onitsha, par exemple, que passionnante pour le critique attentif), rien non plus sur l'immense travail critique accompli par l'auteur...
Il reprend un certain nombre de clichés journalistiques, un peu lassants et assez honteux pour des universitaires qui s'autoproclament "spécialistes" de Le Clézio.
Il serait donc bon de le reprendre.
Très respectueusement vôtre,
Pierre-Antoine Durand
Que nous soyons universitaires n'est pas le propos.
Nous sommes avant tout des lectrices/lecteurs de son œuvre.
Nous accordons une grande importance à ces regards croisés autour d'un ensemble littéraire composé de romans, nouvelles et essais, qui s'est constitué au fil du temps, à l'écart des mondanités parisiennes.
L'humilité avec laquelle Le Clézio vient de s'exprimer à l'occasion de la cérémonie de remise de son prix Nobel, montre à quel point cet écrivain mondialement reconnu a peu de points communs avec une communauté d'intellectuels français conformistes et conservateurs.
J'attends avec impatience de lire, si vous avez le temps de le rédiger, votre commentaire sur le style de Le Clézio. L'idée est passionnante !
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J'ai un peu travaillé sur les sujets que j'évoque (le style de le clézio, et la rupture qu'il opére autour de 1976)il y a plus d'une dizaine d'années à Paris III. Mais j'ai arreté tout bonnement d'écrire de la critique... J'écris en ce moment - quand j'ai le temps - sous une forme toute différente, un livre ou d'une manière ou d'une autre, j'évoquerais ce sujet...
bien à vous...
pad
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