Erotomanie

La conviction délirante d'être aimé

L'érotomanie est un délire paranoïaque passionnel pouvant toucher les deux sexes . C'est une conviction délirante d'être aimé, généralement par une personne d'un rang social plus élevé. La phase d'espoir est suivie par une phase de dépit amoureux, suivie d'une phase de rancune marquée par des conduites menaçantes et vindicatives.



Définition psychiatrique


Délire paranoïaque passionnel caractérisé par « la conviction illusoire d'être aimé », l'érotomanie se complique souvent de passages à l'acte dangereux pouvant justifier des mesures médicolégales.

Remarque : Dans le langage courant, un érotomane est celui qui est obsédé par des préoccupations sexuelles.

L'érotomanie est une maladie qui fait partie des délires chroniques paranoïaques passionnels ( avec le délire de jalousie et celui de revendication). La description en a été faite de façon magistrale par Gaëtan Gatian de Clérambault au début du XX ème siècle[1].

 Comme les autres délires passionnels, l'érotomanie comporte un degré élevé de dangerosité avec surtout un risque de passage à l'acte pouvant aller jusqu'au meurtre.

Description clinique


L'érotomanie comporte trois phases [2]: une phase d'espoir, une phase de dépit, puis une phase de rancune.

Les classiques phases successives d’espoir, de dépit puis de rancune menant à l’agression sont une reconstruction rationnelle visant à rendre ce délire compréhensible . La décompensation paranoïaque peut tout à fait commencer par l’acte hétéro-agressif.

Remarque : Dans les «échantillons» psychiatriques, la majorité des érotomanes est de sexe féminin, alors que dans les contextes médicolégaux, elle est de sexe masculin.

  • La révélation

Le postulat délirant s'impose habituellement de façon brutale dans la conscience du sujet. Presque toujours, cette intuition délirante est provoquée par un contact avec la personne dont se croit aimé le sujet, par exemple à l'occasion d'une rencontre, d'une conférence, d'une séance de signatures d'autographes, d'une représentation. Il s'agit d'une personne occupant un rang social important ou d'une personne en vue, comme un artiste, un homme politique, un notable, ou plus simplement d'une personne d'un rang social supérieur à celui du sujet, mais dans tous les cas prestigieuse à ses yeux. En raison d'un sourire, d'un regard, d'une attitude particulière, d'un détail vestimentaire, le patient acquiert le sentiment que la personne désignée a fait connaître ses sentiments amoureux à son égard.

D'emblée, le postulat est présent dans sa globalité et la personne désignée reste fixe tout au long de l'évolution du délire. Le patient érotomane est atteint d' «orgueil sexuel », au sens où il croit être violemment désiré par la personne prestigieuse dont il prétend être aimé. Le patient considère même que cette dernière ne peut trouver le bonheur en dehors de lui, qu'il est l'objet de sa part de travaux d'approche, de préoccupations constantes, de conversations indirectes. Il peut même affirmer que le mariage de la personne désignée n'est pas valable et qu'elle est en réalité libre. Le plus souvent, il souhaite que l'amour se concrétise par un rapport physique, même s'il ne l'avoue pas toujours et si des cas d'érotomanie platonique ont été décrits.

  • La phase d'espoir

Elle est caractérisée par la recherche de contacts: le patient écrit, téléphone, observe, suit, prend en photo, cherche à rencontrer le sujet dont il se croit aimé. Il lui offre des cadeaux , lui fixe des rendez-vous, et entreprend des déplacements incessants si ce dernier vit à distance. II peut rester de longs moments à l'attendre devant son domicile ou son lieu de travail.

Les attitudes de la personne désignée sont interprétées dans le sens du délire passionnel:

  • si elle répond à ces tentatives de contact, c'est bien la preuve qu'elle est éprise du patient;
  •  si elle n'y répond pas, c'est parce qu'elle veut masquer ses sentiments, que leur liaison doit rester secrète, que le conjoint l'empêche d'agir librement, qu'elle est très occupée.

  • La phase de dépit puis de rancune et de haine

Devant une indifférence qui se transforme souvent en hostilité lorsque l'objet de ce harcèlement finit par être importuné et cherche à se mettre à l'abri par l'interdiction de tout contact, voire se plaint auprès de forces de l'ordre, l'espoir cède la place au dépit, puis à la rancune ou à la haine. A ce moment-là, le sujet érotomane devient véhément, menaçant, agressif, revendicateur, quérulent : lettres d'insultes, harcèlement téléphonique, scandales publics, menaces. C'est à ce stade que le risque de passage à l'acte est très élevé, soit sur le sujet dont le patient se croit aimé, soit surtout à l'égard du conjoint ou de l'entourage de celui-ci, car ces derniers sont tenus responsables de la non concrétisation de la passion amoureuse entre le patient et la personne désignée.

  • Le passage à l'acte

Le passage à l’acte est justifié par l’attention de l’autre toujours trop insuffisante par rapport à l’intensité affective qui devrait être en jeu notamment au niveau des relations amoureuses.

  • Evolution

L'érotomanie évolue habituellement selon ces différentes phases pendant une période de plusieurs années, émaillée parfois de périodes de lassitude dépressive.

Diagnostic positif


La mise en évidence du postulat fondamental constitue le critère clé. A côté de cette certitude inébranlable d'être aimé d'une personne prestigieuse, on doit vérifier le caractère chronique et isolé du trouble avant de porter le diagnostic d'érotomanie. L'absence d'hallucination et de discordance, l'adaptation du sujet dans les autres domaines que ceux touchant son délire, la logique passionnelle excluant tout autre thème délirant sont alors des critères prépondérants.

Diagnostic différentiel


Il faut distinguer l'érotomanie isolée, forme de délire paranoïaque, des idées délirantes érotomaniaques que l'on peut observer au cours des autres psychoses , et des fixations affectives d'apparence érotomaniaque pouvant survenir chez des sujets à la personnalité pathologique.

Il faut aussi différencier l'érotomanie des fixations passionnelles normales et de celles qui peuvent survenir chez les personnalités fragiles :

  • Dans le premier cas, le sujet quitte plus ou moins douloureusement ses illusions lorsque la réalité ne répond pas à ses attentes.
  • Dans le second, ces fixations portent souvent sur un enseignant, un médecin, un supérieur hiérarchique, mais se distinguent de l'érotomanie par l'absence d'une conviction inébranlable, le caractère moins massif des interprétations et un bien moindre risque de passage à l'acte même si parfois, chez ces patients, on peut observer des réactions excessives.

Traitement

La prise en charge des patients atteints de délire érotomaniaque est très difficile en raison de la conviction paranoïaque . L'utilisation d'un traitement neuroleptique permet une atténuation de la conviction délirante, de la  passion et de l'exaltation. En cas de dangerosité, l'hospitalisation peut s'avérer nécessaire.

Pour en savoir plus



  • Benoît Dalle, Yves Edel et Alejandro Fernandez ,  Bien que mon amour soit fou : érotomanies, du regard à une écoute  , Editeur : Les Empêcheurs de penser en rond - 1997 .  Ce livre  retrace le parcours de femmes et de quelques hommes victimes d'érotomanie et l'échec de plusieurs générations de psychiatres, depuis Esquirol et Clérambault, à fournir des réponses adéquates à cette maladie. Les auteurs proposent un nouvel accompagnement de l'érotomanie où la thérapie doit reposer sur une relation plurielle et non plus duelle.



Au cinéma


  • Fatal Attraction, ( Liaison fatale ), film d'Adrian Lyne , 1987.

  •  Play Misty for me, ( Un frisson dans la nuit ), film de Clint Eastwood, 1972.

  •  A la folie pas du tout, film de Laetitia Colombani , 2001.

En littérature


  • Tropique du valium, de Patricia Finaly ( Julliard , 1978 ) 

Références

  1. Gaëtan Gatian de Clérambault : L'érotomanie. Paris : Collection « Les empêcheurs de penser en rond », 1993 : 259 pp.(Principaux écrits de Clérambault sur l'érotomanie parus entre 1913 et 1924).
  2. Bernard Granger , L'érotomanie , une conviction délirante d'être aimé!..., La Revue du Praticien -Médecine générale , tome 12, n° 415 du 23 mars 1998, pp 22 24

Commentaires

Finalement...

Ce délire prend sa source dans la "conviction illusoire d'être aimé" ce qui semble relever d'un subterfuge de subsitution : s'aimer soi-même à travers Un Autre. L'absence d'amour de soi semble être la condition basique pour la croissance de ce délire. Ensuite, le choix de l' "objet" dudit "amoureux" -qui n'est pas forcément objet d'amour mais sujet devant aimer le délirant- ne peut être fortuit. L' érotomane doit reconnaître dans cette personne "objet" de son délire des spécificités qui lui sont personnelles et lui font défaut quitte à les créer de toutes pièces. L' "objet" du délire doit répondre à une forme de relative perfection -ses défauts, physiques ou mentaux, seront alors niés ou sublimés- et, surtout répondre à une unicité absolue entre tous les autres. Ce sentiment d'unicité est la seule survie possible du délire : l'érotomane cherche à s'unifier par l'amour reçu comme une validation de sa propre présence au monde.
Finalement, on est dans le phénomène courant de l'amour, juste dans l'excès.

Dernière modification 6 juin 2009 08:19
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