Le verdict du dodo

«Tout le monde a gagné, et tous, nous devons recevoir des prix»

Expression reprise dans l'évaluation des psychothérapies.
Mots-clés : Dodo Verdict , psychothérapies , évaluation.


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Le dodo est un oiseau disparu. Animal emblématique de l' Île Maurice, il a été complètement exterminé vers 1680.
Dans Alice au pays des merveilles , il est désigné pour distribuer les prix après le concours ouvert pour savoir comment se sécher. Il propose une course en comité dont nul ne sait ce que c'est. Chacun l'interprète à sa façon. A la fin de la course, le dodo doit répondre à la question " Mais qui a gagné ? " . Après un temps de réflexion silencieuse il parvient à une brillante solution " Tout le monde a gagné, et tous, nous devons recevoir des prix".

L' évaluation des psychothérapies a un verdict                                         


Le verdict du dodo est le mot de la fin dans  l'évaluation des psychothérapies.
Il permet d'enterrer la hache de guerre .Toutes les psychothérapies obtiennent des effets positifs, toutes doivent recevoir un prix .

Il s'agit de voir toute l'ironie de ce verdict.


 

 "Tout le monde a gagné, et tous , nous devons recevoir des prix"
 Lewis Carroll et Alice au Pays des Merveilles
 Chapitre III  : une course au "Caucus" et une longue histoire

La revue Sciences Humaines du mois de décembre 2006 [1] nous rappelle les faits :

En 1936 Paul Rosensweig affirme que les relations avec le thérapeute ou les motivations des patients sont à la fois communes à toutes les psychothérapies et prépondérantes dans le processus de guérison. Il en déduit qu'il n'existe pas de différence d'efficacité entre les thérapies. Paul Rosensweig annonce que toutes les thérapies sont à égalité.

En 1952 Hans Eysenk [2] compare des études portant sur la psychanalyse et les thérapies comportementales. Les résultats des deux approches sont comparables mais il faut tenir compte d'une évolution spontanée des troubles vers la guérison. Il est difficile de faire la part entre la thérapie et les facteurs extérieurs.

En 1975 J. Lambert conclut , en examinant la littérature sur le sujet , que 40 % des guérisons  peuvent être dues à des causes étrangères à la thérapie.

Dans les années 1990 aux USA les résultats sont favorables aux TCC (thérapies comportementales et cognitives ).

En 2004 l'INSERM publie ses conclusions : l'efficacité des TCC est établie pour  15 troubles sur 16, alors qu'elle n'est que de 5 avec les thérapies familiales et pour un seul avec la psychanalyse.

L'article des Sciences Humaines du mois de décembre 2006 conclut que les troubles graves sont l'affaire des psychotropes , les troubles anxieux des TCC , l'autisme n'a pas encore de solution . En sommet toutes les psychothérapies n'auraient pas les mêmes patients mais toutes auraient gagné. Le «verdict du dodo » est toujours là.


Le coup de force des essais cliniques randomisés                                      

Extraits  du chapitre II ( l'évaluation impossible ) du livre d'Eric Laurent  «Lost in cognition»[3].

« Il est apparu à un groupe de scientistes [Inserm : Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale ][4] que la seule façon de forcer l'issue du problème du «verdict du dodo» était l'utilisation d'une méthode très particulière, construite sur le modèle des essais cliniques comparés, utilisés pour délivrer les autorisations de mise sur le marché des médicaments.Pour ce faire, il leur a fallu soutenir l'identité entre psychothérapie et médicament.[...] Pour les essais sur les médicaments, la méthode consiste à obtenir des groupes parfaitement homogènes de patients, selon un modèle biologique définissant la cause de la maladie. On distribue ensuite les patients selon un protocole extrêmement standardisé, au hasard ( randomisation ) , en leur administrant soit le médicament à tester dans des posologies strictement définies, soit un placebo ou un traitement dit "de référence". Le prescripteur ne sait pas lui-même ce qu'il distribue. [...] Cette méthode se présente désormais comme une machine emballée quant à ses applications aux médicaments psychotropes, caractérisées par l'absence d'une causalité biologique avérée pour les maladies mentales.[...] La transposition de ces méthodes à la comparaison soit des psychothérapies entre elles, soit de ces dernières à la pharmacothérapie, bute sur trois obstacles :

  • Le premier  est l'impossibilité d'obtenir des groupes de population strictement homogènes.
  • Le deuxième est l'assignation arbitraire, aléatoire, de tel ou tel type de psychothérapie, au mépris des attentes du patient et de son transfert préalable.
  • Le troisième enfin est l'impossibilité d'obtenir une standardisation stricte du traitement psychothérapique dès lors réduit à l'application d'un manuel.
Pour soi-disant lever ces obstacles, les scientistes sont prêts à tout.

  • D'abord pour obtenir des populations homogènes, ils sont prêts à segmenter et à saucissonner la clinique pour obtenir des cas où subsisteraient seulement des troubles purs. L'expertise collective de l' INSERM a poussé la méthode très loin.
  • Le deuxième obstacle à la transposition de la méthode est celui de l'établissement d'un groupe de contrôle, ou groupe placebo. Certains on souligné l'aberration déontologique que constituerait la répartition aléatoire d'un ensemble de patients consultant pour des problèmes psychiques, soit dans un groupe expérimental, soit dans un groupe contrôle où ils seront mis sur une liste d'attente, soit dans un groupe placebo.[...] qu'est-ce qu'un groupe placebo dans un champ comme le nôtre où l'effet placebo est crucial ? Il est établi que 15 % des patients vont mieux dès le premier appel téléphonique fixant un premier rendez-vous, avant toute rencontre.
  • Le troisième obstacle concerne donc l'effet d'exclusion produit par la standardisation des essais cliniques randomisés ( ECR ) sur l'ensemble des consultants. [...]
La mesure, telle qu'elle est appliquée à la psychothérapie ne prend en compte que les aspects les plus superficiels des processus en jeu et qu'elle tend à tout conformiser et homogénéiser. elle n'apprend rien sur ce qui se passe vraiment.Il faut résolument tourner le dos à cette approche qui tend à produire des thérapies standardisées pour troubles formatés.[...] Il s'agit de toujours discerner dans une situation son caractère extraordinaire, au lieu de la réduire au lit de Procuste d'un protocole standardisé.»


Références

  1. Jean François Dortier - Psychothérapies : y a-t-il un dodo verdict ? Sciences Humaines n° 177 , Décembre 2006
  2. Eysenck H.J. - The effects of psychotherapy : An evaluation. Journal of Consulting Psychology - 1952 , 16, 319-324.
  3. Eric Laurent - Lost in cognition - Psychanalyse et sciences cognitives - Editions Cécile Defaut , 2008; ISBN : 978-2-35018-057-1
  4. Inserm - Psychothérapie. Trois approches évaluées - expertise collective Inserm, Paris, éd Inserm, 2004.
    Rapport sur le site de l'Inserm

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