Max Aue est le personnage principal et le narrateur-descripteur de l'ouvrage de Jonathan Littell. " Les Bienveillantes " Ce livre a été l'évènement de la rentrée littéraire française de 2006 . L'officier nazi Max Aue prend le lecteur en otage dès des premières pages et le laisse épuisé , vidé après 900 pages de lecture dans la première édition ( Edition blanche , Gallimard , 2006 ) et 1400 pages en collection Folio ( 2008). « Nombreux sont les lecteurs qui s'arrêtent de lire à la 150 ème page «face à l’épreuve souvent insoutenable d’être confronté avec une horreur qui avait des chances d’être plus que vraisemblable.» ( A. Green )
S'arrêter sur la perversion apparente de Max Aue risque de masquer l'essentiel de cet ouvrage littéraire qui dépasse les limites du roman. La division entre le Bien et le Mal passe à l'intérieur du psychisme de tous les hommes , en «zone grise» comme l'écrivait Primo Levi.Il faut repérer dans le personnage de Max Aue « cette région cruciale de l'âme où le mal absolu s'oppose à la fraternité » (A. Malraux). ![]() |
| Illustration d'Alex Nabaum ( New York Times Company) |
Max Aue et les Les Bienveillantes
Moins bourreau cruel qu' étrangement humain, Max Aue oblige le lecteur à se situer par rapport à un évènement majeur de l'humanité qu'il s'agit de nommer un «trauma » et que tout un chacun doit traverser, qu'il soit juif ou non, parce que notre monde occidental actuel s'est fondé sur ce Réel de l'extermination. Pour avoir une petite idée des effets d'un « trauma », à une échelle différente, il suffit de constater ce qu'a ébranlé en chacun de nous la tragédie du 11 septembre 2001.
Selon le narrateur [1]
Chapitre Toccata
[...]
« Je suis coupable, vous ne l'êtes pas, c'est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j'ai fait, vous l'auriez fait aussi. Avec peut-être moins de zèle, mais peut-être aussi moins de désespoir [...].Affirmer que je n'étais pas typique, cela ne veut rien dire. Je vivais, j'avais un passé, un passé lourd et onéreux, mais cela arrive, et je le gérais à ma manière. Puis la guerre est venue, je servais, et je me suis retrouvé au cœur de choses affreuses, d'atrocités.[...] Mais je ne pense pas être un démon. Pour ce que j'ai fait, il y avait toujours des raisons, bonnes ou mauvaises, je ne sais pas, en tout cas des raisons humaines. [...] Moi aussi [ j'espérais ne pas tuer], moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l'œuvre commune. Mais mon espérance a été déçue, et l'on s'est servi de ma sincérité pour accomplir une œuvre qui s'est révélée mauvaise et malsaine, et j'ai passé les sombres bords, et tout ce mal est entré dans ma propre vie, et rien de tout cela ne pourra être réparé, jamais.[...].»
Chapitre Gigue
[...]
« J'étais triste, mais sans trop savoir pourquoi. Je ressentais d'un coup tout le poids du passé, de la douleur de la vie et de la mémoire inaltérable, je restais seul avec l'hippopotame agonisant, quelques autruches et les cadavres, seul avec le temps et la tristesse et la peine du souvenir, la cruauté de mon existence et de ma mort encore à venir. Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace.»
Selon le psychanalyste [2]
André Green (Société Psychanalytique de Paris)
«[...] Je ne connais pas de description plus saisissante, plus envoûtante, que celle du désespoir érotique du héros, [Max Aue] qui me fait considérer que la naissance de cet ouvrage doit beaucoup à la psychanalyse et que ce serait en fin de compte la raison de son rejet. On ne manquera néanmoins pas de considérer tout cela comme un étalage obscène dont se servirait l’intrigue pour exhiber les péripéties d’une fin érotique brute, prétexte de façade justifiant le désir de s’en détourner. C’est à cause du ton adopté qui règne rétrospectivement sur tout l’ouvrage que cela en devient rétroactivement insupportable. Jonathan Littell nous introduit au tragique de cette condition, derrière le regard glacé avec lequel il nous le présente en paraissant insensible à ce à quoi il participe. Quoi qu’on veuille bien dire, pour moi, la littérature, la vraie, est du côté de Littell. [...]»
Selon le théologien [3]
Pierre Gibert ( Centre Sèvres , Paris )
«[...] Si nous repartons du héros qui saisit son lecteur par le procédé autobiographique, nous rencontrons un personnage qui, au fil des pages, n’apparaît pas comme un monstre jouisseur de crimes. D’abord témoin avant d’être complice sinon auteur, il le sera toujours et jusqu’au bout à son corps défendant, et ce, littéralement : [...] la psychosomatique ne pardonnant rien à celui qui ou bien veut ignorer ou nier la nature exacte de ce qu’il fait, ou veut croire qu’il en limite les effets. Bien plus, sans véritable conviction idéologique quant à l’adhésion à l’idéal de ce fameux Volk et à son Führer censé l’incarner par ses délires et ses ordres, il n’est pas dénué d’un certain humanisme qui ignore par exemple les différences raciales ou nationales, grâce en particulier à une forte culture philosophique et littéraire. De fait, il tentera de limiter ou réduire les effets de l’organisation criminelle à laquelle il se trouve ainsi soumis. On peut donc dire qu’il subit plus qu’il n’agit, quitte à être broyé par un système dont il mesure souvent l’abomination et l’absurdité. [...]
Il n’est pas d’abord un Allemand de mauvaise conscience. Celle-ci ne viendra qu’avec les premières « horreurs » qu’il verra s’exercer en Ukraine contre les Juifs et dont il sera fait complice, alors qu’il n’est pas antisémite mais plutôt inconscient de la logique de son engagement. Notons encore, gageons même, que dans cet engagement, il a d’abord trouvé une sorte de fin pour satisfaire à sa passion première, celle de son propre ego.
Or, face à cette passion de soi, s’est présentée l’étrangeté et bientôt l’opposition ou contradiction d’avec cette autre passion qui veut s’ériger en absolu transcendant, la passion nazie du Volk, lequel entend dominer toute conscience allemande, à la fois par sa rationalité dévoyée et par la soumission à un Führer garant et de cette passion et de cette rationalité. [...]
C’est donc la réalité de la guerre qui, après des années d’idéologie entendue comme plus ou moins idéale ou abstraite, va surprendre le héros. Les effets psychologiquement et physiquement ressentis lui manifesteront vite qu’il ne peut s’y dérober. Ils l’empêchent de mettre longtemps entre parenthèses l’un des deux absolus qui se disputent le champ de sa propre personnalité, laquelle se trouvera rappelée à ses fantasmes originels jusque dans le meurtre familial qui ne relève en rien de l’absolu nazi. et s’il croit un temps limiter les dégâts, sans se rendre compte que de petites démissions en petits renoncements, il ne fait que s’enfoncer dans la complicité la plus objective, la psychosomatique d’abord, l’échec final des damnés ensuite, se chargeront de le rappeler à ses illusions de conscience, le confirmant dans ses très personnels désirs de meurtres. Se retrouvant pris dans la spirale du mal, le héros vit une véritable descente aux enfers. De cercle en cercle, il aboutit à une solitude totale, absolue, dans l’anéantissement de lui-même, c’est-à-dire de sa propre humanité, allant jusqu’à se livrer à des meurtres de droit commun.
[...] Au terme de son odyssée, ce n’est plus un homme seul qui mendie notre fraternité, c’est un mort vivant dont l’univers personnel – égotiste – s’est totalement effondré, celui de sa culture certes, mais aussi celui de ses affections, en même temps que s’effondrait l’univers de l’absolu dévoyé qu’était celui du nazisme enfin vaincu. Il ne lui restera plus que l’écriture qu’il osera pourtant initier par l’expression de « frères humains », devenue, à la sombre lumière de cette fin, abominable et terrible. [...] »
Il n’est pas d’abord un Allemand de mauvaise conscience. Celle-ci ne viendra qu’avec les premières « horreurs » qu’il verra s’exercer en Ukraine contre les Juifs et dont il sera fait complice, alors qu’il n’est pas antisémite mais plutôt inconscient de la logique de son engagement. Notons encore, gageons même, que dans cet engagement, il a d’abord trouvé une sorte de fin pour satisfaire à sa passion première, celle de son propre ego.
Or, face à cette passion de soi, s’est présentée l’étrangeté et bientôt l’opposition ou contradiction d’avec cette autre passion qui veut s’ériger en absolu transcendant, la passion nazie du Volk, lequel entend dominer toute conscience allemande, à la fois par sa rationalité dévoyée et par la soumission à un Führer garant et de cette passion et de cette rationalité. [...]
C’est donc la réalité de la guerre qui, après des années d’idéologie entendue comme plus ou moins idéale ou abstraite, va surprendre le héros. Les effets psychologiquement et physiquement ressentis lui manifesteront vite qu’il ne peut s’y dérober. Ils l’empêchent de mettre longtemps entre parenthèses l’un des deux absolus qui se disputent le champ de sa propre personnalité, laquelle se trouvera rappelée à ses fantasmes originels jusque dans le meurtre familial qui ne relève en rien de l’absolu nazi. et s’il croit un temps limiter les dégâts, sans se rendre compte que de petites démissions en petits renoncements, il ne fait que s’enfoncer dans la complicité la plus objective, la psychosomatique d’abord, l’échec final des damnés ensuite, se chargeront de le rappeler à ses illusions de conscience, le confirmant dans ses très personnels désirs de meurtres. Se retrouvant pris dans la spirale du mal, le héros vit une véritable descente aux enfers. De cercle en cercle, il aboutit à une solitude totale, absolue, dans l’anéantissement de lui-même, c’est-à-dire de sa propre humanité, allant jusqu’à se livrer à des meurtres de droit commun.
[...] Au terme de son odyssée, ce n’est plus un homme seul qui mendie notre fraternité, c’est un mort vivant dont l’univers personnel – égotiste – s’est totalement effondré, celui de sa culture certes, mais aussi celui de ses affections, en même temps que s’effondrait l’univers de l’absolu dévoyé qu’était celui du nazisme enfin vaincu. Il ne lui restera plus que l’écriture qu’il osera pourtant initier par l’expression de « frères humains », devenue, à la sombre lumière de cette fin, abominable et terrible. [...] »
Selon l'historien [4]
Jean Solchany - Institut d’Études Politiques de Lyon «[...] Maximilian Aue ne devient l’incarnation du bourreau nazi qu’aux yeux des lecteurs enclins aux simplifications abusives et à la confusion entre histoire et littérature. [...] une certaine prudence [doit] être de mise lorsque l’on juge de la crédibilité du narrateur au nom du savoir historique.[...] Si l’on prend au sérieux l’entreprise de simulation autobiographique que nous propose Jonathan Littell, il est possible d’imaginer que le narrateur ment sur son passé, en tout cas qu’il ne dit pas toute la vérité, autrement dit qu’il relativise plus ou moins son implication dans le nazisme et dans la mise en œuvre de ses crimes. [...] Peut-être coûte-t-il à l’ancien SS de confesser la profondeur de son antisémitisme et de ses convictions nationales-socialistes d’antan. L’officier parfois étrangement distancié ou clairvoyant que met en scène le roman n’a peut-être jamais existé que dans l’imagination complaisante du narrateur. Les Bienveillantes peut donc s’interpréter comme un texte partiellement disculpatoire rédigé par un homme qui a changé, dans une certaine mesure, depuis la fin de la guerre; Le narrateur aurait ainsi ressenti le besoin de témoigner pour alléger le fardeau de la culpabilité, sans pour autant parvenir à objectiver totalement ses responsabilités, qu’il s’agisse du meurtre de sa mère, de sa participation à la Shoah et de son adhésion au national-socialisme.I...] Quoi qu’il en soit, dès lors que l’on intègre cette perspective de lecture, les considérations sur la «crédibilité» du narrateur, sur son côté «trop modéré» pour un «vrai» nazi perdent de leur pertinence, puisqu’elles trahissent une approche positiviste d’un texte pris pour argent comptant, sans que la dimension subjective de la reconstruction autobiographique ne soit problématisée d’une quelconque manière. [...]Le narrateur avec sa vie intérieure complexe et tourmentée est aux antipodes de l’épure sociologique du bourreau. En outre,la distance qui s’établit entre le lecteur et le narrateur interdit de prendre son récit pour une «leçon d’histoire» au sens traditionnel du terme.»
Selon Florence Mercier-Leca [5]
Florence Mercier-Leca est maître de conférence à l'Université de Paris IV-Sorbonne ( grammaire française et stylistique ).
«[...] Ce qui nous rend le personnage de Max humain et proche, c'est qu'il est, semble-t-il, susceptible de basculer du côté de la lucidité. On sent qu'un rien lui manque pour qu'il incarne une autre sorte d'humanité, plus consciente et moins lâche. Son parcours est jalonné de rencontres (le jeune musicien Yakov; le linguiste Voss; l'antique Nahum ben Ibrahim) qui sont autant d'ouvertures possibles à la notion de fraternité, autant d'occasions (ratées) d'exercer son humanité. On peut même penser que c'est le désir inavoué de diminuer les massacres qui le pousse â se battre pour, sous prétexte de rationalisation, éviter les débordements de la Solution finale vers la fin de la guerre.
Au cours d'une scène très belle, très troublante, une scène de conte, un vieux Juif du Daghestan vient demander à Aue d'accomplir sa destinée en lui creusant sa tombe dans un lieu prédéfini et en le tuant. Ce noble vieillard possède une culture commune avec Aue: le grec ancien. Leur dialogue laisse entendre que Max n'est pas un abominable monstre, qu'il aurait pu s'ouvrir à autre chose. [...] La scène est capitale. Ben Ibrahim n'influence pas le déroulement évènementiel de l'intrigue, même si l'on peut penser qu'il ébranle Aue et qu'il creuse la faille par où s'engouffre, aux limites de la conscience, un doute qu'approfondit à la même période le linguiste Voss. [...] Ben Ibrahim incarne une forme de mémoire opposée à la mémoire-Erinye, lourde de non-dits, que le narrateur porte comme un fardeau. C'est une mémoire liée aux profondeurs de l'inconscient (il se souvient de tout ce que l'enfant à naitre a exploré pendant sa gestation). Aue écrit neuf cents pages de «Mémoires », mais, blessé à Stalingrad, sa tête est percée d'un trou (un trou de mémoire?) qui symbolise son incapacité à creuser en profondeur dans ses souvenirs, à dépasser le factuel. Le vieux Juif représente une autre face de l'humanité, dont Littell nous laisse à penser qu'il s'en serait fallu de peu pour qu'Aue lui appartînt. En exécutant le vieil homme, Aue n'obéit pas à l'idéologie et aux ordres nazis (ce que lui reproche le subalterne qui l'accompagne), il respecte la volonté de ben Ibrahim, creusant de ses propres mains sa tombe et acceptant de l'enterrer où il le lui indique. Il fait œuvre de charité, c'est la seule fois où cela est si clair dans le roman. Il reconnait un «frère humain» en cet homme, puisque, au moment de l'exécuter, il est saisi d'une « angoisse», d'une «vaine angoisse » et associe sa propre mort à celle de l'autre . [...] »
Analyse structurale du roman [6]
Boris Artzybasheff , Swastikas , 1942 , Life Magazine (dessin antinazi )
- Charlotte Lacoste (2009) «Un cas de manipulation narrative : Les Bienveillantes ou comment éveiller le génocidaire qui sommeille en chacun de nous », Texto, 2009 [en ligne] - Format pdf ( 19 pages ) .
- Excellente critique négative , très bien argumentée.
- Charlotte Lacoste me semble passer à côté des "effets de Réel" et de la profonde ironie du roman .
- Retour sur la notion de bourreau , de Nicolas Patin sur Fabula.org
- A propos de : Témoigner, entre Histoire et mémoire, revue pluridisciplinaire de la Fondation Auschwitz, « Dossier : Questions de « bourreaux » / De Kwestie van de « Beul », n°100, juillet-septembre 2008, Paris : Éditions Kimé, EAN 9782841744619.
- Écrire la Shoah et la seconde guerre mondiale au XXI ème siècle : autour des "Bienveillantes" de Jonathan Littell . Lien direct avec la conférence internationale (2009). Extraits et résumés des intervenants.
- "The Kindly Ones" : a list of reviews.
Bibliographie
- Jonathan Littell et les Bienveillantes , sur auteurs.contemporains.info
Références
- Jonathan Littell, Les Bienveillantes , Gallimard , 2006
- Green A. , Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Revue française de psychanalyse 2007/3 , Vol 71 , p 701-910
- P. Gibert , Le conflit créateur des absolus , Chroniques Bibliographiques , Enjeux de conscience , Recherches de science religieuse 2007/1, Tome 95, p 123-134.
- Solchany J., Les Bienveillantes ou l'histoire à l'épreuve de la fiction , Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine 2007/3 , n° 54-3 , p 159-178.
- Florence Mercier-Leca , Les Bienveillantes et le tragédie grecque. Une suite macabre à l'Orestie d'Eschyle., Le Débat n° 144 , 03/04 2007, p 45-55 .
- Lyonel Baum , Les Bienveillantes de Jonathan Littell - Analyse Structurale
Analyse structurale du roman Les Bienveillantes






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