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Au Moyen-Age : un corso sans adversaire préférentiel
L'Italie du Moyen-Age voit s'épanouir de grandes cités-Etats marchandes, ayant chacune un empire colonial constitué d'un réseau très développé de comptoirs et d'îles sur l'ensemble de la Mediterranée. Il s'agit principalement de Venise, de Gênes, et de l'ensemble Pise/Livourne. Leurs rivalités les conduisent à utiliser largement le corso les unes contre les autres, cependant qu'en arrière-fond, les Musulmans constituent aussi un ennemi plus ou moins commun.
Au fait ... corsaires ou pirates ?
Pinuccia Franca Simbula, dans l'article cité en sources, note qu'au début la distinction n'est pas opérée. Les deux mots sont employés comme des synonimes. Si l'on voulait situer le corso de cette époque par rapport à la notion de législation corsaire régulée par l'Etat, il faudrait d'ailleurs probablement opérer des distinctions entre, par exemple, Venise, dont l'Etat autoritaire ne délègue aucune initiatitive à ses armateurs, et, à l'extrème inverse, Gênes, où les grandes familles ne savent guère ce qu'Etat veut dire.
La rhétorique justificatrice à thématique religieuse intervient cependant très tôt. Pinuccia Franca Simbula note:
" Grâce aux études de R. S. Lopez et de L. Balletto, les contrats de mutuo in panatica passés à Bonifacio ou à Gênes, à la fin du xiiie siècle, sont bien connus ; ils laissent percevoir le rôle important des corsaires dans la vie économique du « castello ». Un ensemble de ces actes, relatifs aux années 1244-1247, s'insère dans une phase extrêmement dure du conflit entre l'Église romaine et l'empereur Frédéric II, soutenu par Pise. Gênes, rangée au côté du pape, légitime les attaques contre les Pisans et les Siciliens, ainsi que contre les Musulmans de Barbarie, cible traditionnelle, en indiquant à ses sujets les objectifs à frapper."
La rhétorique ici développée est interressante en ce qu'elle montre le côté attrape-tout du prétexte religieux : il permet ici d'attaquer, outre les navires musulmans, ceux de l'Empereur (alors rival du Pape dans le cadre de la lutte entre les Guelfes et les Gibelins) et ceux des villes rangées (ou supposées rangées) du côté de l'Empereur. Bref ... toutes les cibles sont valables, tout est de bonne prise ou à peu près. C'est ça qui est bien, avec la religion : c'est vaste et c'est éternel.
L'époque moderne verra un corso davantage centré sur l'Ordre de Malte. Les cités-Etats du Moyen-Age ne sont pas de taille à lutter contre les grands empires ni contre les royaumes ; leur vocation commerciale a besoin de paix, les rend vulnérables aux représailles, et s'accomode mal de la pratique trop ouverte de la course, quoique des situations très interlopes demeurent, à Livourne par exemple.
Sans prétention à l'exhaustivité, l'on peut observer que les principales cités corsaires sont Gênes, l'ensemble Pise/Livourne, et, dans une moindre mesure, Venise.
Gênes
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Gênes en 1493
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Au Xème siècle, Gênes est victime à plusieurs reprises de raids sarrasins qui dévastent la ville et emmènent femmes et enfants en esclavage.
Elle s'équipe d'une flotte de galères et prend une part active dans la lutte contre l'expansion de l'Islam, en particulier dans les croisades. Ces dernières donnent une nouvelle dimension à l'expansion gênoise. Jacques Heers écrit : " Ces guerres « sarrasines » firent sa fortune : expérience des longs voyages, pratique des hommes et des pays lointains, connivences et complicités, découvertes de nouveaux marchés. Les premiers objets du négoce n'étaient autres, souvent, que les prises de mer, le butin et les dépouilles."
C'est avec l'aide du corsaire gênois Vignolo di Vignoli que les Chevaliers de l'Hôpital (futurs chevaliers de Malte) débarquent en 1307 sur l'île de Rhodes qu'ils occuperont jusqu'en 1523.
Le XIIIème siècle voit Gênes étendre ses tentacules dans tout le monde méditerranéen. Toujours d'après Jacques Heers :
"Ainsi prospérèrent les comptoirs de Terre sainte, à Giblet (Byblos), Antioche et Saint-Jean d'Acre, puis du sud de l'Anatolie et de Chypre, et enfin de Constantinople où le faubourg entièrement génois de Pera devint une cité indépendante. Son influence s'étendit jusqu'aux rives de la mer Noire, aux bouches du Danube, en Crimée avec la ville de Caffa bâtie de toutes pièces, et même jusqu'aux vallées encore secrètes du Caucase."
La structure sociale de la ville est très particulière. Quelques grandes familles tiennent tout et ne se laissent rien imposer. Il existe bien un Doge, mais il n'a pratiquement pas de pouvoir. Les flottes de galères sont confiées aux grandes familles, qui exercent la piraterie pour leur compte sans se laisser encadrer d'aucune façon.
Le seul équipement public est le port. A part cela, même l'architecture de la ville proclame que l'espace public n'est rien et que seules comptent les grandes familles. Jacques Heers décrit :
"Aucune grande voie charretière ne traversait la ville de part en part. Le dessin des rues ne correspondait à aucun plan d'ensemble : signe non d'anarchie ou de désordre, mais de la vigueur des particularismes et du soin, voire de l'acharnement, mis à les garder intacts. Quelques rues pavées, peu nombreuses à vrai dire et quelque peu tortueuses, partaient des portes de l'enceinte et convergeaient vers le port. En totale surimpression sur le tissu social, elles n'avaient d'autre fonction que le transport, à dos de mulets, des balles de marchandises. Sur ces carrugi s'embranchaient d'innombrables vicoli, tout juste assez larges pour une bête de somme, qui tous menaient à une cour privée, à un fondaco, à une impasse donc et ne se raccordaient nullement entre eux. Ville secrète, fermée, que d'aucuns disaient, et disent encore, inextricable."
Pinuccia Franca Simbula nous rappelle que le conflit qui opposa Pise à Gênes fut d'abord une lutte de corsaires, et que la conquête de Bonifacio en Corse à la fin du XII ème siècle fut également à l'initiative de quelques grands corsaires plus ou moins soutenus par l'Etat.
En Orient aussi, la structure sociale particulière de Gênes fait merveille pour développer la piraterie. Toujours d'après Simbula :
"C'était principalement à l'ombre de Gênes et de ses colonies orientales que se développaient la course et les faits de piraterie. Les établissements génois bénéficiaient d'une large autonomie par rapport à la mère patrie ; les seigneurs d'Outremer alignaient leur politique sur des directives provenant de Gênes, mais leur statut ambigu – à la fois maître de seigneuries grecques et citoyen ligure – leur laissait une large autonomie. L'attitude de Gênes n'est pas moins ambiguë, qui se servait d'eux sans réserve, niant les liens qui les unissaient et les responsabilités quand les complications internationales faisaient craindre des représailles. Des familles comme celle des Zaccaria, installée à Phocée et Chio, des Gattilusio, basée à Lesbos, Lemnos et Tasos, avec sa branche cadette fixée à Enos, Imbros et Samothrace construisirent sur cette double identité leur fortune et leur impunité."
En 1684, Louis XIV fait bombarder Gênes pour la punir d'avoir livré des armes aux pirates d'Alger.
Il est bien loin, le prétexte de la lutte contre l'Islam ...
Gênes illustre bien la difficulté qu'il y a à opérer une distinction entre pirate et corsaire en dehors de la zone atlantique et de ses grands Etats. Un "corsaire" gênois se bat-il pour son pays ? Difficile de répondre, car le pouvoir politique gênois se confond avec les grandes familles marchandes, et s'interdit de les gêner en quoi que ce soit. L'embryon d'Etat qui gouverne Gênes (ou plutôt : qui administre son port, seul équipement public toléré par les grandes familles) a pour vocation d'être au service des grands marchands, qui sont aussi les grands corsaires, et non de les mettre à son service.
Venise
Venise, elle aussi, règne sur un vaste réseau d'îles et de comptoirs disséminés dans la Méditerranée. C'est, comme Gênes, une grande cité marchande, mais, à la différence de sa rivale, elle est gouvernée par un Etat redoutable, doté d'une "Inquisition d'Etat", qui emprisonne et assassine quiconque est seulement suspecté de vouloir s'opposer à la République.
D'où une façon très différence de pratiquer la guerre de course. En 1294, une sévère défaite face à Gênes a détruit sa flotte de galères. Pendant qu'elle s'attache à la reconstruire, la Sérénissime donne l'ordre, oui l'ordre, à tous, oui tous, ses armateurs d'armer en course.
Pour autant, pas question de les laisser développer leurs propres stratégies. Simbula écrit :
" Venise chercha à limiter les dégâts causés par la piraterie en déployant un système de surveillance et de défense centré sur la Crète. Le contrôle des armements privés, le règlement judiciaire des conflits occasionnés par le course, réduisit sensiblement le poids des Vénitiens dans les désordres du Levant : ils ne permettaient pas que se forment des "seigneuries corsaires, même temporaires, dans les îles soumises à leur autorité. Les escadres vénitiennes n'hésitaient pas à frapper durement les corsaires et les pirates, ou ceux réputés tels, quitte à déployer un zèle parfois dénoncé par les Gênois et les Catalans."
Pise et Livourne
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Livourne au XVI ème siècle
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La puissance maritime de Pise atteint son apogée au XI ème siècle, malgré les continuelles attaques des pirates musulmans qui opèrent à partir de la Corse et de la Sardaigne (qu'ils occupent à cette époque). Pise s'empare de la Sardaigne en 1017, avec l'aide de Gênes (éliminée ensuite) ; elle a le contrôle de la mer tyrhénienne ; en 1063, elle met à sac Palerme, alors sarrasine, ce qui lui permet de financer la construction de plusieurs monuments, dont la cathédrale, sur laquelle une inscription indique fièrement la source de financement du chantier.
Pise participe à la première croisade en fournissant un nombre gigantesque de navires (120). En route pour Jérusalem, elle n'oublie pas, sous la conduite de son archevêque, de piller des îles byzantines.
Le déclin de Pise est brutal : en 1284, la terrible défaite de la Melorie, contre Gênes détruit sa flotte, envoie 10000 de ses marins en captivité, et signe la perte de la Sardaigne.
La nature n'arrange pas les choses, puisque le port de Pise s'ensable lentement mais surement.
A partir du XIV ème siècle, Pise commence quelques équipements (un phare, une enceinte fortifiée) sur le territoire du petit village voisin de Livourne. En 1500, avec l'arrivée des Médicis, le port de Livourne prend son essor.
Il sert un temps de base de départ aux Chevaliers de Saint Etienne (San Stephano), actifs dans le corso anti-barbaresque. A la fin du XVI ème siècle, Livourne est un repaire de corsaires très actifs, peut-être plus important que Malte. Elle abandonne cependant ce rôle militaire pour se tourner vers le recel. Entre le corso actif et le commerce, même interlope, il faut choisir, car le bruit du canon fait peur au client.
Entre 1590 et 1603, sont les Leggi Livornine (lois livournaises), qui font de la ville un port franc, un havre de liberté religieuse, et même un refuge pour les criminels (sauf en cas de meurtre ou de fausse monnaie, on a ses valeurs) à condition qu'ils soient marchands. De nombreuses communautés viennent s'installer, en particulier des juifs qui ont des cousins dans les Régences où se pratique le corso barbaresque .
Le lien est fait. Livourne va devenir la grande ville de contact entre les pirates des deux bords. Les barbaresques y touchent leurs rançons par l'intermédiaire des marchands juifs ; Ali Bitchnin, Vénitien de naissance et Roi d'Alger, y a un compte en banque, ce qui fut découvert à l'occasion de l'enquête que le Divan (Conseil des Janissaires) d'Alger fit diligenter à sa mort. En outre, dans ce port franc, nul ne questionne l'origine des marchandises, et les marchands juifs, toujours eux, vendent, duty-free bien sur, des prises faites par les Barbaresques au détriment de navires chrétiens ; les clients peuvent être de partout en Europe. Plus que d'autres villes, Livourne est un centre du corso tout court, et sert autant aux Barbaresques qu'aux Chrétiens.
Cela n'empêche pas de vendre aussi des esclaves barbaresques, mais il faut quand même rester un peu en retrait en ce qui concerne les attaques de navires proprement dites, faut pas faire peur aux clients.
Michel Fontenay écrit : "Vers le milieu du XVIIème, siècle, Malte était devenue la seule capitale du corso méditerranéen ; Livourne, qui lui avait disputé la palme dans les années 1580-1620, s’était définitivement tournée vers les activités mercantiles, beaucoup plus sûres et lucratives, même si quelques-uns de ses négociants ne dédaignaient pas de profiter des facilités du port franc pour des compromissions avec le corso hispanique ou maltais ..."
A l'époque moderne : l'Ordre de Malte
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Le Grand Siège de Malte
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L'époque moderne, c'est à dire la période qui va de la bataille de Lépante (1571) à l'éviction de l'Ordre de Malte par Bonaparte (1798), voit opérer un corso anti-barbaresque principalement centré sur l'Ordre et sur l'île de Malte. Il s'agit d'une part des galères appartenant à l'Ordre lui-même, et d'autre part de navires sous lettres de marque soit de l'Ordre soit d'une autre autorité, qui trouvent pratique d'opérer à partir de Malte ; l'île des Hospitaliers leur offre en effet une escale de qualité, un lazaret où effectuer sa quarantaine dans de bonnes conditions, et surtout, un marché aux esclaves où écouler la partie humaine de leurs prises.
Le fonctionnement détaillé de l"Ordre et de l'île de Malte mérite un article spécifique, qui sera rédigé prochainement. L'on se contentera ici de situer Malte par rapport à la Chrétienté considérée comme un ensemble organique (Malte est à la fois son rempart et un lieu de transgression) et par rapport à l'Islam et aux Régences Barbaresques (elle est perçue comme leur double et leur symétrique, en plus petit cependant).
Malte, rempart de la Chrétienté
Contre une invasion militaire
L'année 1453 voit tomber Constantinople. L'avancée ottomane semble irrésistible. Rhodes tombe aux mains des Turcs en 1522, obligeant les Hospitaliers à une vie d'errance pendant quelques années, jusqu'à ce que Charles Quint les installe à Malte en 1530.
Le siège de Malte (1565) et la bataille de Lépante (1571) sont deux défaites ottomanes majeures, dans lesquelles l'Ordre de Malte s'est illustré, et qui sonnent le glas des ambitions turques en Méditerrannée occidentale.
Contre l'impureté physique et morale
Celui qui débarque à Malte en provenance des terres barbaresques est pris en main énergiquement en vue de restaurer sa pureté, tant physique que morale.
Passagers et marchandises sont d'abord dirigés vers le lazaret afin d'y effectuer leur quarantaine. Celui-ci est situé sur un îlot afin que, si l'un des passagers a la peste, celle-ci soit circonscrite. Le temps de la quarantaine est également mis à profit pour soigner gratuitement toute maladie ou toute blessure qui pourrait se rencontrer. Les Hospitaliers sont déjà à la pointe du progrès médical de leur temps, et la quarantaine se passe dans les meilleures conditions possibles.
Du côté de la "pureté" religieuse, l'Inquisition veille, et les Maltais avec elles. La religion catholique fait partie de l'identité de l'île. Seuls les musulmans capturés et asservis échappent à ses investigations, à condition d'être musulmans de naissance. Mais les renégats sont activement recherchés. En outre, tous ceux que l'on soupçonne d'être juifs, protestants, orthodoxes ou mauvais chrétiens d'une façon ou d'une autre sont dénoncés et jugés.
L'éventail des peines est très étendu. Cela peut aller d'une réprimande ou d'une expulsion de l'île à des peines d'asservissement ou de prison, voire, exceptionnellement, au bûcher.
Ce qui est recherché est cependant une réintégration solennelle du déviant dans la communauté catholique, qui donne lieu à une cérémonie à l'église.
Malte, lieu de transgression
Malte est le lieu d'une double transgression, puisqu'il s'y pratique, sous l'égide de l'Eglise, une forme de course très proche de la piraterie, ainsi que le commerce des esclaves. La necessité vitale de contenir un ennemi mortel fournit la rhétorique necessaire à l'acceptation des transgressions, qui sont d'ailleurs relatives. Quand on est corsaire, on a fait, quoiqu'on s'en défende, une partie du chemin pour devenir pirate. Quant à l'esclavage, il n'est nullement éradiqué, à cette époque, dans le sud de l'Espagne et de l'Italie, même si c'est à Malte que le marché aux esclaves se voit.
Corsaires ou pirates ?
Pour répondre avec précision, l'on distinguera 1) l'Ordre lui-même ; 2) les navires sous patente de l'Ordre ; 3) les navires sous lettre de marque d'une autre autorité ; l'on n'attachera cependant pas une trop grande importance à ces distinctions techniques, sachant que c'est la mise en esclavage des prisonniers, commune à tous les cas de figure, qui fait à notre avis franchir irrémédiablement la ligne rouge.
L'Ordre lui-même :
Au début, les Chevaliers de Malte respectent strictement leurs propres statuts, qui leur permettent seulement un contre-corso défensif contre le corso barbaresque de la Régence d'Alger et de ses semblables. S'ils s'en étaient contentés, on ne pourrait parler ni de piraterie, ni même de course, mais d'opérations de police.
Cependant, bientôt, ses navires préfèrent opérer en Méditerrannée orientale, ce qui leur permet de capturer des navires turcs chargés de riches cargaisons. On ne peut pas trop le leur reprocher. Malte n'a pas de ressources naturelles, et il faut bien vivre et faire vivre la population. D'ailleurs, le fait de rechercher du butin ne suffit pas à faire le pirate. Dans le cas des Chevaliers de Malte, cependant, il y a deux circonstances aggravantes, à savoir : a) que ces activités de course sont effectuées en violation des statuts de l'Ordre, et b) qu'elles s'accompagnent de la réduction en esclavage de certains captifs.
Les navires sous patente de l'Ordre :
Les Chevaliers ne se battent pas sur les mots, et leurs patentes sont parfois délivrées "ad pyraticam et mercaturam exercendam" (en vue de l'exercice de la piraterie et du commerce). L'activité des écumeurs est cependant soumise à des règles strictes .
Les navires sous lettre de marque d'une autre autorité :
Les navires sous lettre de marque d'une autre autorité sont en principe des corsaires ; cependant, la limite de la piraterie n'est jamais loin, et le fait de choisir Malte comme escale n'est pas innocent.
On prendra l'exemple des navires sous lettre de marque française ; ils sont soumis à l'une des législations corsaires les plus strictes de l'époque. En principe, ils doivent, après la capture, débarquer la prise dans leur port d'attache français, ce qui évite en même temps les risque de réduction en esclavage des prisonniers (puisque le sol français, même sous l'Ancien Régime, libère celui qui y pose le pied) ; oui mais ... l'obligation de revenir au port d'attache s'accompagne d'exceptions, et l'on ne peut pas reprocher à un navire de choisir Malte comme lieu de premier débarquement ; les raisons sanitaires sont évidentes ; les Hospitaliers procurent les meilleures conditions possibles pour effectuer sa quarantaine et faire soigner les blessés et malades du bord ; tout cela est vrai, même si, au passage, on accède au marché d'esclaves le mieux achalandé de toute la Chrétienté.
L'esclavage
L'esclavage blanc en Europe
L'esclavage est présent dans tout le pourtour de la Méditerrannée, quoique inégalement réparti, certaines villes le pratiquant beaucoup et d'autres peu ; en Italie, en Espagne et en Provence, il fournit au moins les galériens, ainsi que des esclaves domestiques. Dans les grands centres de l'esclavage comme Gênes, il est plus structurant. Ainsi, Roland Courtinat cite le "Liber Sclavorum" de 1458 à Gênes : un quart environ de la population servile vivait chez des artisans et des hommes du peuple, ce qui montre son importance dans l'économie quotidienne.
Dans l'ouvrage La Mediterranée occidentale au XVII ème siècle (lien en sources), on peut lire, note 17 : "Gênes, l'un des plus grands marchés de l'homme au milieu du XV ème siècle, étonnait encore certains voyageurs 200 ans plus tard par le nombre des esclaves qu'on y rencontrait : "Ils ont cette vanité étrange de se faire servir de quantité d'esclaves dont la ville est remplie ; de Turcs, Mores, nègres, barbares de Tunis, d'Alger, Maroc et autres lieux, qu'ils achètent des vaisseaux qui les prennent en mer" ;
Mouette, un captif français, écrit : « Les Génois déshonorèrent leur commerce en trafiquant des chrétiens comme des musulmans et en faisant la traite des blanches pour approvisionner de circassiennes les harems d’Egypte et du Maghreb. En plein XVIIe siècle, on voyait à Gênes de riches armateurs se faisant servir par des esclaves barbaresques » ;
En France, l'esclavage est en principe absent. D'où l'importance de pouvoir vendre des prisonniers ailleurs. Jean Mathiex a trouvé, dans les archives de la Chambre de commerce de Marseille, un document anonyme rédigé pendant la guerre entre la France et Tripoli (vers 1728 ou 1729) , qui souligne que l'avantage de Malte est qu'il y a un débouché pour les esclaves.
Il y a aussi l'achat de rameurs pour les galères. Cette forme d'esclavage ne choque personne, et n'est d'ailleurs pas perçue comme telle. Elle est assimilée à une condamnation judiciaire bien méritée, l'esclave étant supposé être un pirate lui même esclavagiste. Oui mais ... Le même Jean Mathiex écrit : "En 1674 par exemple, le commandeur de Piancourt, représentant de la France à Malte, a conclu, avec l'approbation du Ministre, un contrat avec un corsaire français nommé Daniel, qui arme à Malte sous pavillon de Savoie ; il lui sera livré franco à Marseille au prix forfaitaire de 50 écus pièce (soit 150 livres) des Grecs schismatiques en bonne condition physique, âgés de 20 à 30 ans." Le prétexte religieux est vraiment extensible. Sans compter qu'il n'y a aucune raison de penser que ces "Grecs schismatiques" seront capturés alors qu'eux-mêmes se livreront à un acte de piraterie. Le corsaire Daniel ne cherche pas à vendre des prisonniers qu'il a, mais reçoit une commande pour le futur. Il serait surprenant qu'il soit attaqué précisément par des Grecs schismatiques et qu'il en capture un certain nombre pécisément au moment où il a une commande à honorer. Le plus probable est qu'il ira plutôt razzier un village côtier.
L'esclavage à Malte
Le parallèle entre Malte et Alger s'impose à l'esprit : dans les deux cas, nous avons affaire à un haut-lieu de l'esprit de guerre sainte, à un nid de pirates et à un marché d'esclaves.
Les ventes d'esclaves à Malte se déroulent sur le port, par des enchères à la chandelle.
Malte n'égale cependant pas les tristes records d'Alger, ni par le nombre des navires engagés dans le corso, ni par le nombre des esclaves, ni surtout par le degré de cruauté.
Pour le XVII ème siècle, période où la course bat son plein, Michel Fontenay écrit :
"C’est vers 1650-1675 que le corso chrétien a battu son plein, à la faveur la guerre de Candie. Ces années-là, il pouvait y avoir, en même temps à la mer, jusqu’à 20 ou 30 navires, petits et gros, en train de marauder dans les eaux de l’Islam. La plupart étaient sous pavillon maltais, ou armés à Malte, ce qui faisait de La Valette une sorte d’équivalent chrétien des cités corsaires d’Afrique du Nord."
Ces vingt ou trente navires, dans une époque où le corso bat son plein, sont à comparer aux vingt-quatre navires que Laugier de Tassy a vu dans le seul port d'Alger (donc, compte non tenu des autres Régences) en une période de déclin.
Quant au nombre des esclaves, Anne Brogini a fait des essais d'évaluation pour Malte. Elles les évalue à environ 200 pour 1548, puis des chiffres plus élevés d'année en année pour arriver à 1600 esclaves en 1599, et 1933 environ dans les années 1630. Nous sommes très loin des chiffres d'Alger. On comparera par exemple au millier d'esclaves qu'Ali Bitchnin, Amiral des galères en Alger, ramène en une seule campagne en 1639. Les ordres de grandeurs ne sont pas comparables.
La condition des esclaves de rame (les plus nombreux) est ainsi décrite par Anne Brogini :
"Les réglementations magistrales concernant les esclaves de rame sont extrêmement strictes : depuis la décision du Chapitre-Général de 1548, aucun esclave de particulier laïc ou religieux, ne peut être mis à la rame par les capitaines de galères sans une autorisation particulière d'un responsable ou du Grand-Maître.
De même, l'Ordre manifeste un souci prononcé pour la bonne santé de ses esclaves de galères, et ordonne ainsi régulièrement à l'écrivain de la galère de surveiller que ces esclaves sont correctement vêtus, qu'ils reçoivent bien deux fois par semaine du pain et de la viande, et quotidiennement leur ration de soupe et de biscuits, au même titre que les buonavoglie et les forçats.
Mais la surveillance la plus sévère concerne toujours le temps d'inactivité des esclaves de rame. Dès que les galères regagnent le port, l'argousin a le devoir de consigner tous les esclaves et les forçats à la Prison des Esclaves de La Valette dans les 24 heures qui suivent l'arrivée. Seuls sont maintenus à bord quelques 23 rameurs (esclaves et forçats), pour assurer le service ordinaire de la galère. En hiver, c'est-à-dire au moment de la morte saison des galères, une étroite surveillance s'exerce régulièrement à l'encontre des capitaines de navires ou de tous les chevaliers qui seraient tentés d'engager des esclaves de rame pour leur propre service, ou de leur faire accomplir de trop pénibles tâches.
En dépit du souci de l'Ordre de ne pas épuiser sa chiourme, les conditions de vie des esclaves de rame demeurent excessivement dures, et largement plus mauvaises que celle des esclaves de terre. Les morts sur les galères sont nombreuses, et les dépouilles reviennent alors de droit au Commun Trésor de l'Ordre, qui récupère les maigres économies du défunt, ainsi que tous ses vêtements, que les commissaires redistribuent immédiatement aux autres esclaves"
Sources
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